Card. Jorge Mario Bergoglio, s.j. – Le Bien des Aînés – 2 février 2008

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LE BIEN DES AINÉS
Card. Jorge Mario Bergoglio, s.j.
Buenos Aires, le 2 février 2008

La phrase qui encadre les points du Document de l’Aparecida sur les aînés et les personnes âgées est très réconfortante: la vieillesse est un bien et non pas un malheur. Aujourd’hui, l’image qui s’est répandue est celle d’une vieillesse décrépite et déplorable. Les mass média ne réservent pas une  page ou une image en faveur d’une vieillesse réussie et pleine de sens. Au contraire, on se moque de l’ancienneté ; être vieux est méprisé, on fait un culte de la jeunesse éternelle. Les lois de beaucoup de nos pays de l’Amérique Latine et des Caraïbes  concernant les Aînés sont, dans la plupart des cas, une bonne déclaration de principes mais, dans la pratique, ce que l’on voit, c’est une exclusion systématique des aînés de l’ensemble de la vie civile. Les arguments néolibéraux de cette exclusion se basent sur la charge économique qu’implique une population âgée, face à l’expectative de la croissance du nombre des personnes âgées,  le coût des frais et l’application de nouvelles thérapies pour soigner nos aînés. Les systèmes de retraite dans beaucoup de nos pays, commettent une véritable injustice entre les apports reçus et la maigre  retraite perçue par la majorité de nos aînés. Lamentablement, la société ne se fait pas écho de cette situation d’exclusion sociale que vivent nos aînés. Les établissements de gériatrie et les maisons de retraite sont de plus en plus nombreux, et l’entassement et l’abandon, ainsi que la négligence dans les soins de santé, font de ces lieux de véritables «entrepôts de vieux ». S’il est vrai que  l’euthanasie n’est pas permise dans beaucoup de pays, avec ces attitudes d’exclusion et d’abandon, on la réalise de façon couverte.

Face à ce panorama, l’Église essaie d’être « la voix de ceux qui n’ont pas de voix ». Puebla avait déjà dénoncé la situation des aînés en Amérique Latine, en nous montrant leurs visages de pauvreté et d’émargination: « Visages des aînés, chaque jour plus nombreux, fréquemment marginalisés de la société du progrès, qui se passe des personnes non productives ». Elle nous parle aussi de « l’abandon total » dont souffrent les personnes âgées dans un monde qui engendre de plus en plus des « déplacés » du système socio-économique (1266). Aujourd’hui les aînés sont non seulement « exclus », mais « en trop », dans une société qui accepte et qui fait fête seulement  ceux qui ont le pouvoir, la richesse, la beauté physique et le faste de la célébrité. L´Église propose des chemins de grâce et prend à sa charge ceux qui sont  « en trop  » dans cette société. Jésus l’a fait, et c’est ainsi que nous voulons le faire, disciples missionnaires. Nous voulons montrer à la société, dans un dialogue ouvert mais incluant la justice et la vérité, que nos aînés sont dignes de respect et non pas de pitié, que nous sommes tous en dette envers eux et que nous leur devons vénération et pas seulement, considération. Le document d’Aparecida se fait écho de cette situation et propose quatre points à considérer sur nos grands-parents et aînés :

1) La rencontre intergénérationnelle (447)
2) Respect et gratitude envers les aînés (448)
3) Reconnaissance de leurs travaux (449)
4) Attention humaine et spirituelle envers les aînés (450)

Cette description est présentée de façon positive : les personnes âgées sont un bien pour la société, pour la famille et pour l’Eglise.

Le dialogue intergénérationnel 

447.   L’évènement de la présentation au Temple (Lc 2, 41-50) nous place devant la rencontre de générations : les enfants et les aînés. L’enfant qui a la vie devant lui, assumant et  accomplissant la Loi, et les aînés qui la célèbrent avec la joie de l‘Esprit Saint. Enfants et aînés construisent le futur des peuples. Les enfants parce qu’ils feront vivre l’histoire, les aînés parce qu’ils transmettent l’expérience et la sagesse de leurs vies. L’image si belle et chargée de signes de la présentation de l’Enfant au Temple, se réfère à une rencontre, à un dialogue entre les aînés et les enfants. La bénédiction et la louange des vieillards Siméon et Anne se mêle à celle de l’innocence de l’Enfant et l’expectative des  parents. En cette occasion ce sont précisément Marie et Joseph, ceux qui font le lien ou le pont pour la rencontre entre les générations. Cette image est provocatrice ; malheureusement dans beaucoup de familles on ridiculise la parole des grands-parents, comme hors du temps, perdus dans l’histoire, etc… Mais il est vrai aussi  que, dans bien des familles de l’Amérique Latine et du Caraïbe, ce sont les grands-parents, qui prennent à leur charge l’éducation de leurs petits enfants, en leur transmettant la foi, les valeurs et les connaissances qui sont très difficilement offertes dans d’autres ambiances de la culture ou de l’éducation. C’est ici où le témoignage et la sagesse de nos aînés deviennent la plus grande richesse de nos peuples : ils sont dépositaires de la mémoire collective et ils savent transmettre cette mémoire aux générations plus jeunes, et même si bien des choses qu’ils disent ne sont pas écoutées, parce qu’ils sont répétitifs, à la longue on finit par dire : « comme disait ma grand-mère… ».  Si nous ne prêtons pas attention à nos aînés dans leurs récits et leurs expériences, si nous ne  laissons pas affleurer leur sagesse de toute une vie, nous hypothéquons le futur, car une société saine ne peut être construite que sur trois piliers : la mémoire de nos aînés, la vigueur des jeunes et l’innocence des enfants.

Respect et gratitude envers les aînés

448.  Le respect et la gratitude envers les aînés doivent être  témoignés en premier lieu par leur propre famille. La Parole de Dieu nous interpelle de nombreuses façons à respecter et à estimer nos aînés et nos aînés. Elle nous invite aussi à recevoir leurs enseignements avec gratitude et à les accompagner dans leur solitude et leur fragilité. La phrase de Jésus : « Les pauvres, en effet, vous les aurez toujours avec vous  et, quand vous le voudrez, vous pourrez leur faire du bien » (Mc 14, 7), peut bien leur être appliquée, parce qu’ils font partie de chaque famille, peuple ou nation. Cependant, souvent, ils sont oubliés ou négligés par la société et même par leur propre famille.  Respect et  gratitude sont deux attitudes vertueuses, fondamentales pour construire une société plus juste et fraternelle. Les manques de respect sont des manques d’amour, ils sont de l’égoïsme. La gratitude est le propre des cœurs humbles sachant reconnaître que le bien que nous possédons est un don reçu. Combien sommes-nous en dette envers nos aînés ! La famille est l’unique espace de la société où peuvent se conserver les valeurs fondamentales qui donneront vie aux nouvelles générations. Que d’exemples de tendresse et de chaleur humaine nous donnent nos grands-parents ! Un regard accueillant, un repas spécial, une photo, des anecdotes d’autrefois, une prière sûre et efficace, ils sont nombreux, les gestes et les actions que les grands parents savent donner à leurs petits-enfants. C’est pourquoi la Bible nous dit : « Tu te lèveras devant les cheveux blancs, et tu honoreras la personne du vieillard. Tu craindras ton Dieu. Je suis l’Éternel.” (Lev. 19, 32). Précisément avec  respect et  gratitude, nous voulons « nous lever » devant nos aînés pour leur faire sentir qu’ils sont importants aux yeux de Dieu, qu’ils sont toujours utiles à la famille et à la société.

La reconnaissance de leurs travaux

449.   Nombreux sont nos aînés qui ont dépensé leur vie pour le bien de leur famille et de la communauté, selon leur situation et leur vocation. Beaucoup d’entre eux sont de véritables disciples missionnaires de Jésus par leur témoignage et leurs œuvres. Ils méritent d’être reconnus comme fils et filles de Dieu, appelés à partager la plénitude de l’amour, et à être aimés, en particulier, pour la croix de leurs souffrances, la capacité diminuée ou la solitude. La famille ne doit pas voir seulement les difficultés que peut leur apporter le fait de vivre avec eux ou de les soigner. La société ne peut les considérer comme un poids ou une charge. Il est lamentable que, dans certains pays il n’existe pas de politiques sociales qui s’occupent suffisamment des aînés déjà retraités, des pensionnés, des malades ou abandonnés. C’est pourquoi, nous exhortons à élaborer des plans de politiques sociales justes et solidaires qui répondent à ces nécessités. Le document d’Aparecida décrit ensuite le rôle important de la famille dans l’accompagnement de nos aînés. La famille est le milieu où les personnes âgées se sentent accueillies. L’Église se réjouit aussi du don que les aînés offrent à tant de communautés paroissiales. Aujourd’hui ce sont eux nos principaux et majoritaires fidèles qui assistent aux célébrations liturgiques, qui consacrent une grande partie de leur temps à l’attention envers les pauvres, visitent les hôpitaux et  maisons de retraite, qui sont missionnaires dans de vastes zones de notre continent. Leur prière soutient l’Église, les conseils de nos personnes âgées ont sauvé plus d’une vocation sacerdotale et religieuse. Enfin, par leurs souffrances physiques et spirituelles, ils nous donnent un exemple de force et de zèle apostolique. Notre cher Jean Paul II a été un exemple de tout cela. Si,  dans l’Église, les personnes âgées ont une place, ce n’est pas le cas dans la société civile ; de là l’importance d’encourager des politiques solidaires et justes qui intègrent nos personnes âgées, afin qu’elles ne soient pas réduites seulement à être destinataires de quelque don démagogique. Il s’agit de construire un espace commun avec tous les membres de la société et pas seulement des « réduits » pour que les vieux ne nous dérangent pas.

Attention humaine et spirituelle envers les aînés

450.  L’Église se sent engagée à procurer une attention humaine intégrale à toutes les personnes âgées, en les aidant aussi à vivre à la suite du Christ dans leur condition actuelle, et en les incorporant le plus possible à la mission évangélisatrice. C’est pourquoi, tout en remerciant les religieuses, religieux et volontaires pour le travail qu’ils réalisent déjà, elle veut renouveler ses structures pastorales, et préparer encore plus de personnes qui travaillent à élargir ce précieux service d’amour. Le document d’Aparecida conclut ce chapitre avec un engagement pour l’attention humaine et spirituelle des personnes âgées, en les faisant sentir qu’ils participent à la mission du Christ, pour le salut de l’humanité. De fait, dans de nombreuses diocèses de l’Amérique Latine et du Caraïbe, et dans de nombreuses congrégations religieuses, on prête une attention spéciale à la pastorale des personnes âgées, aussi bien en organisant des groupes paroissiaux qui s’occupent des besoins et des intérêts de nos aînés, que dans les différents mouvements ecclésiaux qui comptent avec un certain nombre de personnes âgées.

Pour finir je voudrais mentionner la rencontre de Jésus avec Nicodème (Jn. 3, 1-21) dans laquelle le Maître invite le pharisien à « naître de nouveau ». Seulement en naissant de l’Eau et de l’Esprit nous parvenons à la plénitude comme  disciples missionnaires. Renaître à une vie nouvelle, pleine de sens et d’espérance, est un don que le Seigneur offre à tous, mais dans ce cas particulier, à une personne âgée. Le besoin de compagnie, un regard transparent qui mitige l’angoisse de la proximité de la mort, se sentir utile, prier et offrir sa fragilité, ce sont quelques uns des signes de ce «renaître d’ en haut » que le Seigneur offre à nos personnes âgées.

La Vierge, notre Mère,  a su vieillir à côté de l’Église naissante, exemple de remise entre les mains de Dieu. Qu’Elle accompagne nos aînés. Qu’Elle nous montre la fidélité au Seigneur dans tous les âges de la vie, et qu’Elle nous accompagne et protège dans le chemin de la vie, dès l’enfance, jusqu’à la vieillesse.

Buenos Aires, le 2 février 2008
Fête de la Présentation du Seigneur
Card. Jorge Mario Bergoglio, s.j.