La légalisation du pouvoir d’euthanasier fragiliserait le lien thérapeutique soignant-soigné, jusqu’à le rompre

Alors qu’un sondage Ifop de septembre 2012 a révélé que 86% des Français seraient favorables à une loi légalisant l’euthanasie, un collectif de praticiens en cancérologie de l’Institut Curie, composé de médecins, d’infirmières et de kinésithérapeutes, s’interroge, dans le quotidien Libération, sur la signification à donner à ce sondage. En premier lieu, les soignants expliquent qu’au quotidien, à l’hôpital, ils ne sont que « très rarement confrontés à ce type de demande [demandes d’euthanasies : ndlr] qui persisteraient dans le temps ». Aussi, ils s’interrogent: « comment ne pas entendre […] une certaine perte de confiance envers nous, les ‘soignants’, et la crainte de ne pas être bien pris en charge, écoutés, entendus et soulagés jusqu’au bout de la vie? » En pratique, ils précisent: ce n’est que « dans de rares cas [que] des patients en fin de vie présentent des symptômes physiques ‘réfractaires’ à nos traitements », et alors, « selon la loi, les médecins peuvent alors proposer des traitements provoquant une sédation afin de soulager le patient physiquement et psychiquement, quitte à accélérer la survenue du décès ».
Mais pour le collectif de praticiens, « la sédation ne doit être ni banalisée ni sous-utilisée. Son but est de soulager et non de faire mourir, une différence d’intention majeure pour le patient, les proches et pour nous aussi, soignants.
La loi Léonetti réaffirme aussi le droit du patient à refuser des traitements qu’il considère comme relevant de l’acharnement thérapeutique ».
Mais souvent, « les médecins, sont […] confrontés à une situation contraire: des malades demandent la poursuite des traitements anticancéreux alors même que l’équipe médicale envisageait leur interruption ».
Les praticiens constatent finalement que les demandes d’euthanasies sont « rares et souvent transitoires » et que « beaucoup émanent des familles et non des patients directement. D’autres correspondent à une période de détresse en rapport avec un symptôme difficile à tolérer et qui doit être traité. Les exemples sont nombreux de patients qui font une demande de ce type à un moment de découragement et de désespoir, puis reconnaissent à postériori que si nous avions accédé à leur demande, ils n’auraient pas pu mener à bien certains projets personnels importants ». Alors que « quelques soignants envisageraient une modification de la loi afin d’aider les malades à mettre fin à leurs jours de manière anticipée » et ce, « au nom de l’autonomie du patient », le collectif de praticiens souligne que « la plupart mettent en garde contre le risque prévisibles de dérives » et s’interroge: « quel message sera alors reçu par les plus fragiles, rendus ‘euthanasiables’?: ‘Ai-je encore ma place dans la société?’, ‘Dois-je demander la mort pour soulager ma famille?’ Et quel traumatisme persistant chez les proches et les soignants suite à la réalisation d’un tel geste? ». Ainsi, « l’accroissement du pouvoir médical ne conduirait-il pas à une déshumanisation de la médecine qui saurait quoi faire de ce pouvoir de tuer? » Pour le collectif de soignants, « la légalisation du pouvoir d’euthanasier fragiliserait le lien thérapeutique soignant-soigné, jusqu’à le rompre. Le patient oserait-il faire confiance aux soignants si ceux-ci sont à même de lui rappeler la possibilité d’en finir au plus vite? ». Selon eux, la loi Léonnetti sur la fin de vie « permet d’aller loin dans le respect de l’autonomie, dans l’accompagnement, le soulagement et parfois la sédation. Elle constitue un cadre fondamental et un garant de sérénité de tous. Elle nous est enviée par de nombreux pays européens. Elle est probablement insuffisamment connue des soignants, mais aussi des citoyens ». Ainsi, le groupe de soignant souhaite faire entendre qu’il « défen[d] les valeurs dune médecine à la fois compétente et humaniste », et précise: « pour nous, la prise en charge palliative centrée sur les attentes du patient – quelle que soit la vulnérabilité psychique ou physique que la maladie lui impose – est le meilleur garant du respect de sa dignité. Nous voulons, pour le malade en fin de vie, l’accès à des soins exigeants et de qualité. Nous pratiquons une médecine qui n’est pas toute puissante, qui connaît ses faiblesses et ses limites, et ne peut satisfaire toute demande. Nous voulons avant tout maintenir jusqu’au bout le lien de confiance ».

Sources : Libération 13/03/2013