Exhortation Apostolique Post-Synodale Amoris Laetitia du Saint Père François – 8 avril 2016

La vie dans la famille élargie

187. Le petit noyau familial ne devrait pas s’isoler de la famille élargie, incluant les parents, les oncles, les cousins, ainsi que les voisins. Dans cette grande famille, il peut y avoir des personnes qui ont besoin d’aide, ou au moins de compagnie et de gestes d’affection ; ou bien il peut y avoir de grandes souffrances qui appellent une consolation.[208] L’individualisme de ces temps conduit parfois à s’enfermer dans un petit nid de sécurité et à sentir les autres comme un danger gênant. Toutefois, cet isolement n’offre pas plus de paix et de bonheur, mais plutôt ferme le cœur de la famille et la prive de l’ampleur de l’existence.

[208] Cf. Relatio Finalis 2015, 11

Être enfants

188. En premier lieu, parlons des parents eux-mêmes. Jésus rappelait aux pharisiens que l’abandon des parents est contre la Loi de Dieu (cf. Mc 7, 8-13). Il ne fait du bien à personne de perdre la conscience d’être enfant. Dans chaque personne « même si quelqu’un devient adulte, ou âgé, même s’il devient parent, s’il occupe un poste à responsabilité, au fond l’identité de l’enfant demeure. Nous sommes tous des enfants. Et cela nous renvoie toujours au fait que nous ne nous sommes pas donné la vie nous-mêmes mais nous l’avons reçue. Le grand don de la vie est le premier cadeau que nous avons reçu ».[209] [209]Catechesis (18 mars 2015) : Osservatore Romano, 19 mars 2015, p.8

189. Voilà pourquoi « le quatrième commandement demande aux enfants […] d’honorer le père et la mère (cf. Ex 20, 12). Ce commandement vient juste après ceux qui concernent Dieu lui-même. Il contient en effet quelque chose de sacré, quelque chose de divin, quelque chose qui se trouve à la racine de tout autre genre de respect entre les hommes. Et dans la formulation biblique du quatrième commandement, on ajoute : ‘‘afin de jouir d’une longue vie dans le pays que l’Eternel ton Dieu te donne’’. Le lien vertueux entre les générations est une garantie [d’avenir], et c’est une garantie d’une histoire vraiment humaine. Une société d’enfants qui n’honorent pas leurs parents est une société sans honneur […]. C’est une société destinée à se remplir de jeunes arides et avides ». [210] [210] Catechesis (11 février 2015) : L’Osservatore Romano, 12 février 2015, p. 8

190. Mais la médaille a une autre face : « L’homme quittera son père et sa mère » (Gn 2, 24), dit la Parole de Dieu. Parfois, cela ne se réalise pas, et le mariage n’est pas assumé jusqu’au bout parce qu’on n’a pas fait cette renonciation et ce don de soi. Les parents ne doivent pas être abandonnés ni négligés, mais pour s’unir dans le mariage, il faut les quitter, en sorte que le nouveau foyer soit la demeure, la protection, la plate-forme et le projet, et qu’il soit possible de devenir vraiment ‘‘une seule chair’’ (Ibid.). Dans certains couples, il arrive que beaucoup de choses soient cachées au conjoint, dont on parle, en revanche, avec ses propres parents, à telle enseigne que les opinions de ces derniers acquièrent plus d’importance que les sentiments et les opinions du conjoint. Il n’est pas facile de supporter longtemps cette situation, et c’est possible uniquement de manière provisoire, pendant que se créent les conditions pour grandir dans la confiance et dans la communication. Le mariage met au défi de trouver une nouvelle manière d’être enfant.

Les personnes âgées

191. « Ne me rejette pas au temps de ma vieillesse, quand décline ma vigueur, ne m’abandonne pas » (Ps 71, 9). C’est le cri de la personne âgée, qui craint l’oubli et le mépris. Ainsi, tout comme Dieu nous invite à être ses instruments pour écouter la supplication des pauvres, de la même manière, il s’attend à ce que nous écoutions le cri des personnes âgées.[211] Cela interpelle les familles et les communautés, car « l’Église ne peut pas et ne veut pas se conformer à une mentalité d’intolérance, et encore moins d’indifférence et de mépris à l’égard de la vieillesse. Nous devons réveiller le sentiment collectif de gratitude, d’appréciation, d’hospitalité, qui ait pour effet que la personne âgée se sente une partie vivante de sa communauté. Les personnes âgées sont des hommes et des femmes, des pères et des mères qui sont passés avant nous sur notre même route, dans notre même maison, dans notre bataille quotidienne pour une vie digne ».[212]  Par conséquent, « comme je voudrais une Église qui défie la culture du rebut par la joie débordante d’une nouvelle étreinte entre les jeunes et les personnes âgées ! ». [213] [211]. Cf. Relatio Finalis 2015, 17-18
[212]. Catechesis (4 mars 2015) : L’Osservatore Romano, 5 mars 2015, p.8
[213]. Catechesis (11 mars 2015) : L’Osservatore Romano, 12 mars 2015, p.8

192. Saint Jean-Paul II nous a invités à prêter attention à la place de la personne âgée dans la famille, car il y a des cultures qui « à la suite d’un développement industriel et urbain désordonné, ont conduit et continuent à conduire les personnes âgées à des formes inacceptables de marginalité ».[214] Les personnes âgées aident à percevoir « la continuité des générations », avec « le charisme de servir de pont ».[215] Bien des fois, ce sont les grands-parents qui assurent la transmission des grandes valeurs à leurs petits-enfants, et « beaucoup peuvent constater que c’est précisément à leurs grands-parents qu’ils doivent leur initiation à la vie chrétienne ».[216] Leurs paroles, leurs caresses ou leur seule présence aident les enfants à reconnaître que l’histoire ne commencent pas avec eux, qu’ils sont les héritiers d’un long chemin et qu’il est nécessaire de respecter l’arrière-plan qui nous précède. Ceux qui rompent les liens avec l’histoire auront des difficultés à construire des relations stables et à reconnaître qu’ils ne sont pas les maîtres de la réalité. Donc, « l’attention à l’égard des personnes âgées fait la différence d’une civilisation. Porte-t-on de l’attention aux personnes âgées dans une civilisation ? Y a-t-il de la place pour la personne âgée ? Cette civilisation ira de l’avant si elle sait respecter la sagesse […] des personnes âgées ».[217] [214]. Exhoratation Apostolique Familiaris Consortio, 27 (22 novembre 1981) : AAS 74 (1982), 113
[215]. Id. Discours aux Participants du Forum international pour un vieillissement actif (5 septembre 1980), 5: Insegnamenti III/2 (1980), 539
[216]. Relatio Finalis 2015, 18
[217]. <catechesis (4 mars 2015) : L’Osservatore Romano, 5 mars 2015, p.8

193. L’absence de mémoire historique est un sérieux défaut de notre société. Il s’agit de la mentalité immature du ‘‘c’est du passé’’. Connaître et pouvoir prendre position face aux événements passés est l’unique possibilité de construire un avenir qui ait un sens. On ne peut éduquer sans mémoire. : « Rappelez-vous ces premiers jours » (Hb 10, 32). Les récits des personnes âgées font beaucoup de bien aux enfants et aux jeunes, car ils les relient à l’histoire vécue aussi bien de la famille que du quartier et du pays. Une famille qui ne respecte pas et ne s’occupe pas des grands-parents, qui sont sa mémoire vivante, est une famille désintégrée ; mais une famille qui se souvient est une famille qui a de l’avenir. Par conséquent, « une civilisation où il n’y a pas de place pour les personnes âgées, ou qui les met au rebut parce qu’elles créent des problèmes, est une société qui porte en elle le virus de la mort »,[218] car elle « arrache ses propres racines ».[219] Le phénomène des orphelins contemporains, en termes de discontinuité, de déracinement et d’effondrement des certitudes qui donnent forme à la vie, nous place devant le défi de faire de nos familles un lieu où les enfants peuvent s’enraciner dans le sol d’une histoire collective.

[218]. Ibid.
[219]. Discours pour la Rencontre avec les personnes âgées (28 septembre 2014) :L’Osservatore Romano 29-30 septembre 2014, p. 7

Être frères

194. La relation entre les frères s’approfondit avec le temps, et « le lien de fraternité qui se forme en famille entre les enfants, s’il a lieu dans un climat d’éducation à l’ouverture aux autres, est la grande école de liberté et de paix. En famille, entre frères, on apprend la cohabitation humaine […]. Peut-être n’en sommes-nous pas toujours conscients, mais c’est précisément la famille qui introduit la fraternité dans le monde ! A partir de cette première expérience de fraternité, nourrie par les liens d’affection et par l’éducation familiale, le style de la fraternité rayonne comme une promesse sur toute la société ».[220] [220]. Catechesis (18 février 2015) : L’Osservatore Romano, 19 février 2015, p.8

195. Grandir entre frères offre la belle expérience de nous protéger mutuellement, d’aider et d’être aidés. C’est pourquoi « la fraternité en famille resplendit de manière particulière quand nous voyons l’attention, la patience, l’affection dont sont entourés le petit frère ou la petite sœur plus faible,malade, ou porteur de handicap ».[221] Il faut reconnaître qu’« avoir un frère, une sœur qui t’aime est une expérience forte, inégalable, irremplaçable »,[222] mais il faut patiemment enseigner aux enfants à se traiter comme frères. Cet apprentissage, parfois pénible, est une véritable école de la société. Dans certains pays, il existe une forte tendance à avoir un seul enfant, ce qui fait que l’expérience d’avoir un frère commence à être peu commune. Dans les cas où on n’a pas pu avoir plus d’un enfant, il faudra trouver la manière d’éviter que l’enfant ne grandisse seul ou isolé.

[221]. Ibid.
[222]. Ibid

Un grand cœur

196. Outre le petit cercle que forment les époux et leurs enfants, il y a la famille élargie qui ne peut être ignorée. Car « l’amour entre l’homme et la femme dans le mariage et en conséquence, de façon plus large, l’amour entre les membres de la même famille – entre parents et enfants, entre frères et sœurs, entre les proches et toute la parenté – sont animés et soutenus par un dynamisme intérieur incessant, qui entraîne la famille vers une communion toujours plus profonde et plus intense, fondement et principe de la communauté conjugale et familiale ». [223] Les amis et les familles amies en font partie également, y compris les communautés de familles qui se soutiennent mutuellement dans leurs difficultés, dans leur engagement social et dans leur foi.

[223]. Jean Paul II, Exhortation Apostolique Familiaris Consortio (22 novembre 1981), 18 : AAS 74 (1982), 101

197. Cette grande famille devrait inclure avec beaucoup d’amour les mères adolescentes, les enfants sans pères, les femmes seules qui doivent assurer l’éducation de leurs enfants, les personnes porteuses de divers handicaps qui ont besoin de beaucoup d’affection et de proximité, les jeunes qui luttent contre l’addiction, les célibataires, les personnes séparées de leurs conjoints ou les personnes veuves qui souffrent de solitude, les personnes âgées ainsi que les malades qui ne reçoivent pas le soutien de leurs enfants, et « même les plus brisés dans les conduites de leur vie » [224] en font partie. Cette famille élargie peut aussi aider à compenser les fragilités des parents, ou détecter et dénoncer à temps les situations possibles de violence ou même d’abus subies par les enfants, en leur offrant un amour sain et une protection familiale lorsque les parents ne peuvent l’assurer.

[224]. Catechesis (7 octobre 2015) : L’Osservatore Romano, 8 octobre 2015, p.8

198. Enfin, on ne peut oublier que dans cette grande famille, il y a aussi le beau-père, la belle-mère et tous les parents du conjoint. Une délicatesse propre à l’amour consiste à éviter de les voir comme des concurrents, comme des êtres dangereux, comme des envahisseurs. L’union conjugale exige de respecter leurs traditions et leurs coutumes, d’essayer de comprendre leur langage, de s’abstenir de critiques, de prendre soin d’eux et de les porter d’une certaine manière dans le cœur, même lorsqu’il faut préserver l’autonomie légitime et l’intimité du couple. Ces attitudes sont également une manière exquise d’exprimer au conjoint la générosité du don de soi plein d’amour.